CV de Nicolas Denis Ingénieur d'études Java Cobol C Unix M'écrire


Retour

Futur antérieur

- Nom?
- Niva.
- Prénom?
- Graham.
- Profession?
- J'étais écrivain. Ecrivain de science-fiction.
Pour être exact, j'ai écrit des romans de science-fiction pendant presque 25 ans. J'aurais dû célébrer ma vingt-cinquième année d'édition le 27 juillet 2041. Mais, vous savez tous ce qu'il est advenu le 02 mars de cette même année, et les événements qui en ont d'écoulés. Ou du moins ce que nous en avons tous vu.
Car je ne prétends pas en savoir plus que vous. Le récit que je vais vous faire maintenant n'est rien d'autre que ma propre approche du phénomène, et surtout, des conséquences de celui-ci sur ma vie.
Cette histoire est la dernière que j'écrive. Ce n'est plus de la science-fiction.
Reprenons. Le 02 mars 2041 donc, les télescopes interférométriques en orbite autour de Mars perçoivent un faible scintillement en provenance de la zone extra-solaire. L'information n'est même pas transmise au public. La première réaction des astronomes est de chercher la cause de la défaillance de leurs instruments.
Le 28 avril, la lueur se fige. Pour les astronomes qui travaillent en vain depuis plus d'un mois, c'est la stupeur, l'émerveillement ou l'horreur (selon chacun) de la nouvelle qu'ils vont avoir à rapporter. Un corps céleste se dirige vers notre système. Cela ne serait pas en soi une information d'envergure. Mais à une telle distance, le vent solaire est bien trop faible pour être à l'origine du rayonnement émis par l'objet. Ce ne peut être une comète. "Il" possède sa propre source d'émission.
Détail aggravant: "Il" se déplace à une vitesse proche de celle de la lumière. Ou, tout du moins, c'est ce que les scientifiques d'anticipation extrapolent aux vues des dernières mesures de la vitesse. Celle-ci décroît au fur et à mesure que l'objet se rapproche et que son rayonnement s'intensifie. Or, la première mesure donnait une valeur de 253.400 km/s! Cette dernière est bien sûr trop forte pour être précise. On s'accorde néanmoins maintenant à lui donner un rôle d'ordre de grandeur correct.
A l'époque, les scientifiques trépignent. Il leur est interdit par le pouvoir central de porter l'information à la connaissance du public. Pas pour longtemps. L'autorisation tombe six heures avant que le rayonnement ne soit perceptible par les meilleurs télescopes privés lunaires.
La certitude est alors bâtie pour tous ceux au courant du phénomène, et elle sera répandue à l'ensemble de la Fédération Terrestre: L'Objet va pénétrer dans notre système.
Cette fois, l'effet est énorme. Comme toujours, la nouvelle, d'abord transmise, est vite amplifiée. Tous les débordements ont lieu, tous les scénarios les plus improbables sont hâtivement rédigés: Nouvelle fin du Monde depuis longtemps prédite, retour sur scène de civilisations disparues et bien sûr, invasion extraterrestre.
Seul point commun: Nul ne peut imaginer d'autre destination pour l'Objet, que la Terre.
La suite ne leur donna raison que sur cette hypothèse.
L'Objet avait fortement décéléré jusqu'à son entrée dans le système solaire. Au niveau de Jupiter, sa vitesse devient quasiment constante, à un peu moins de 7 millions de km/h. Bien qu'il se serve avec une parfaite maîtrise de l'effet de fronde gravitationnelle des planètes, son éclat diminue et change de nature. Les spectromètres montrent qu'"Il" utilise en appoint des réacteurs à hydrogène.
Et l'Objet survole la Terre. Pendant deux jours, il tourne en orbite géostationnaire. Et nous voilà, nous, les conquérants, ceux qui ont investi l'ensemble de leur planète, ceux qui ont maintenant leur industrie lourde sur la Lune, ceux qui multiplient les laboratoires sur Mars, nous voilà Précolombiens devant la grande pirogue Santa Maria. Nous voilà pendant deux jours sans savoir s'il faut se réjouir ou porter notre propre deuil. Tous les satellites militaires ont leurs ogives braquées sur l'Objet. Personne ne tire. La consigne est formelle: nous ignorons leurs connaissances en matière d'armement et leurs intentions, leur technologie est de toute évidence bien supérieure à la notre dans de nombreux domaines, il ne faut surtout pas compromettre les chances d'une paix en cas de venue pacifique. S'Ils se posent, nous aurons vraisemblablement encore l'avantage numérique sur Eux, quel que soit leur nombre.
Car l'Objet en impose. Il se présente sous la forme d'une sphère noire de 700 mètres de diamètre, et, au bout de deux jours, commence à descendre très lentement vers le sol.
La sphère reste longuement en vol stationnaire au-dessus de la forêt gabonaise, non loin de l'océan Atlantique. Suffisamment longtemps pour que le petit village qui se trouve en dessous ait le temps d'être évacué. Elle se pose alors doucement, et commence à s'enfoncer, brisant les arbres et pénétrant dans l'humus jusqu'à ce que le quart de l'édifice ait disparu.
Pour les autorités terriennes, pendant le temps de la descente, du survol et de l'atterrissage, tout va très vite. Des bombardiers suivent l'Objet dès que l'altitude le leur permet. Sitôt la zone délimitée, les forces terrestres viennent en appui. Un cordon de lance-missiles encercle le vaisseau, dans l'attente d'une invasion.
A la base de la sphère, un long rectangle horizontal, de 10 mètres sur deux apparaît: Une porte s'ouvre.
Et rien. Rien ne se passe.
Pendant plus de six ans, il ne s'est rien passé.
L'Objet resta ainsi, porte ouverte sur l'inconnu. L'humanité, comme toujours, s'est organisée.
D'abord militairement. Quatre forteresses furent construites afin de fixer un armement et des hommes en nombre suffisant au cas où...
Lorsque le calme revint dans les esprits, on envisagea l'étude scientifique de la sphère. Mais les clauses étaient sévères: aucune perturbation de l'environnement de l'Objet ne devait être causée, qui puisse être perçu comme un acte hostile. Pas question de prélever le moindre fragment du revêtement, ni même de procéder à la moindre analyse directe à l'aide de réactifs chimiques ou de procédés physiques. Ne restait que la description visuelle, qui nous appris peu de chose. La surface du vaisseau était composée de milliers de petits panneaux, vraisemblablement des unités électroniques de réception d'énergie. Des sortes de panneaux solaires très performants, puisqu'ils apparaissaient noirs en lumière visible. Nous ignorons s'ils pouvaient de plus capter d'autres longueurs d'onde, et n'avons aucune idée de ce que renfermait l'intérieur du vaisseau.
De nombreuses approches furent pourtant organisées, principalement sans incursion. Des signaux de paix furent affichés, de plus en plus près de l'Objet, jusqu'à ce que l'on constate qu'on pouvait le contourner, et même le toucher sans danger.
Vingt et un mois après l'atterrissage, une expédition fut montée afin de pénétrer dans le vaisseau. Six hommes, quatre militaires, un physicien et un biologiste, rentrèrent dans la structure. Apparemment désarmés, ils étaient en fait pourvus de bombes miniatures et d'émetteurs radios. On ne les revit jamais. Les autorités n'osèrent pas interpréter cela comme un acte de belligérance, aucun appel de détresse n'ayant été capté.
Dans le monde, la vie continuait. La fin du Monde semblait avoir une fois de plus retardée sa venue. L'économie reprit ses droits. Après avoir vendu force protections anti-extraterrestres qui allaient du stock de sucre au bazooka pour particulier, un investisseur eu l'idée de faire de la sphère une attraction touristique. A coté de chaque forteresse (pour rassurer le chaland), fut construit un complexe hôtelier. Un service de minibus tournait inlassablement autour de l'Objet, par ailleurs assez décevant d'un point de vue photogénique. Le circuit se fit de plus en plus serré, et finalement, après accord avec les militaires, les touristes gravitèrent à moins de cinquante mètres de l'Objet, sous haute protection.
Chose plus étrange encore, une ville s'était créée. A dix kilomètres du lieu d'atterrissage, des hommes, venus de tous les continents, avaient bâti une cité. Cela avait commencé, dès le premier jour, avec des campements construits à la va-vite pour suivre l'événement, par des journalistes, des émissaires de toutes nations et les simples et inévitables curieux. Quand on s'aperçut que la situation était faite pour durer, la population changea. De partout, vinrent des hommes fascinés par le vaisseau. Il y avait ceux pour qui une vieille croyance se réalisait, ceux qui étaient revenus de tout, y compris de la Lune ou de Mars, et qui cherchaient ailleurs, ceux qui venaient en pèlerinage, espérant un miracle, ceux qui voulaient déjà imaginer une Fraternité Interstellaire, ceux (pour la plupart des scientifiques) qui rêvaient de travailler la main dans la main (ou ce qui en faisait office) avec les extraterrestres, ceux qui attendaient le départ de la sphère comme on attend le bus, ceux qui venaient pour profiter de la crédulité des précédents, et ceux qui venaient aussi pour travailler. Dont moi.
Je vous l'ai dit, j'étais jusqu'au 02 mars 2041 écrivain de science-fiction. Et après? Oui, après, que voulez-vous que je fasse? Elle était là, la science-fiction, sur toutes les chaînes, dans tous les journaux, sur toutes les ondes, à la portée du moindre touriste venu, qui n'avait qu'à s'adresser au premier tour-opérateur pour voir, en couleur, en relief et grandeur nature, non plus à quoi ressemblait une "soucoupe volante", mais comment était un vaisseau extraterrestre opérationnel.
De part la profession que j'exerçais, de nombreux rédacteurs en chef ont cru que je comprenais quelque chose à ce qui était en train de se passer. Leurs reporters habituels étant un peu à court d'imagination vis-à-vis du phénomène, certaines rédactions n'hésitèrent pas à me confier une rubrique. C'est ainsi que j'entrais au World Times, avec pour mission de suivre les événements. Bien entendu, je ne leur ai jamais avoué, qu'à l'instar du médecin qui voit son patient guérir tout seul, je n'étais pas plus renseigné qu'eux et que je n'avais aucune connivence particulière avec les extraterrestres.
Je sautais sur l'occasion et m'établissais dans la ville nouvelle, entre-temps baptisée New Flight City. J'y restais six ans.
La plupart de mes confrères n'avaient pas eu cette longévité. Les lecteurs trouvaient certainement sous ma plume plus d'imagination et d'humour que sous celle d'un journaliste standard. Il faut dire que je me débattais avec le peu d'éléments en notre possession pour inventer chaque semaine un dénouement plausible à cette aventure. Je tenais à rester jusqu'au bout pour connaître le responsable de mon changement forcé d'activité.
Je n'étais pas le seul à faire montre d'acharnement. Plusieurs groupuscules cohabitaient à New Flight City. Les uns prônaient la destruction de la sphère, les autres divinisaient celle-ci. C'est l'un de ces derniers qui est à l'origine du "dénouement" de l'histoire.
Les Adorateurs de la Porte, qui se fondaient sur les Ecritures apocalyptiques, voyaient dans l'Objet une des portes de la cité céleste, et ne s'étonnaient donc pas que ceux qui y avaient pénétré ne veuillent plus en sortir. Il y avait eu six disparus. Les textes religieux prévoient l'entrée de 144000 heureux élus dans la Cité Sainte. Il restait alors toute la place voulue pour nos Adorateurs, qui n'étaient qu'une quinzaine.
Le 13 juillet 2047, dix Adorateurs prennent place dans un des minibus qui tournent autour de la sphère, après s'être fait passer pour de simples touristes. Les cinq autres ont pris place depuis le matin autour de la clôture électrique qui empêchent les curieux (et ceux qui n'ont pas acheté de ticket de bus) de pénétrer dans la zone de l'Objet.
A 11h, nos faux touristes détournent le minibus. Mais pas en direction du vaisseau. Ils foncent droit sur la grille qu'ils éventrent, coupant au passage le courant. Si les autorités avaient prévu et prévenu tout risque d'intrusion à bord de la sphère, elles n'avaient rien organisé contre les sorties en force d'origine humaine.
A 11h, je suis devant mon écran à imaginer une énième fin à l'aventure, alors même que La Fin est en train de s'écrire sans mon concours. Moins d'un quart d'heure après le geste des Adorateurs, toute la ville est au courant. Instantanément, les bâtiments se vident, les habitants partent en direction de l'Objet.
J'arrive moi-même dans les sous-sols de l'immeuble pour prendre ma voiture. Impossible de sortir de la rampe d'accès aux parkings, les rues sont pleines.
Je me mets à courir sur le trottoir. Et je réalise vite que c'est inutile, je n'arriverai jamais à temps.
Je continue malgré tout jusqu'à la périphérie. Là, à la vue de l'U.F.O. Square, une idée surgit. Je pénètre dans le jardin, sachant le trouver déserté. Au centre, j'avise la camionnette du marchand de glaces. Celui-ci ne voulant à aucun prix me louer son véhicule, les enchères montent. Après avoir ruiné mon journal, je file à travers champs à bord du précieux engin.
Dix minutes plus tard, je suis devant un spectacle que je n'oublierai jamais. Toute la ville, soient plus de six millions de personnes, prenant d'assaut l'enceinte de la sphère. Les forces de l'ordre sont dépassées, quand elles ne courent pas elle-même en direction du vaisseau.
Et ils rentrent! Par vague de 30, ils passent cette porte tant convoitée.
Personnellement, je m'installe bien en vue pour le spectacle. Enfin, il se passe quelque chose, enfin nous allons savoir ce qu'il y a là-dedans. Car amis ou ennemis, jamais les extraterrestres ne pourront gérer ce flot.
Trente-quatre heures plus tard, ils entrent encore.
Les autorités ne font aucune tentative pour les dissuader, le mal est fait, et elles aussi sont fatiguées d'attendre.
Je dors peu. Je regarde continuellement cette bouche béante avaler ces humains. J'écris mon article. Et je me rends compte... Je me rends compte que j'étais écrivain de science-fiction, et que voilà quelques millions de lecteurs (potentiels) qui en sauront toujours plus que moi, sur la réalité de la vie extraterrestre.
Je dois y aller. Que pourrais-je écrire, ici, de l'extérieur, qui puisse paraître crédible? Eux savent, pas moi.
Je n'ai aucune velléité d'aventure dans l'espace infini. J'ai déjà assez peur en avion. Mais j'aime mon métier, et je dois y aller. Et puis, tout de même...
Je saute sur le volant, décidé à me frayer un chemin à travers la foule. J'avance lentement, mais toujours plus vite qu'eux.
Et puis avec un peu de chance, j'en ressortirai et je pourrai écrire La Nouvelle de ma vie...
L'image bascule. La camionnette oscille sur deux roues, et tombe, très vite.

C'est bien la première fois...
Enfin, bon, c'est normal, j'ai plus l'habitude d'écrire sous ma véranda, avec mon chat sur les pieds.
Mais combien de temps suis-je resté ici? Aucune importance, la porte est toujours ouverte.
Je m'extraie de la camionnette par la portière qui est au-dessus de moi et j'avance. Je ne suis pas tombé très loin de l'entrée. Il n'y a qu'une centaine de personnes devant moi. Et 4.194.303 à l'intérieur! Cela, je l'ignore encore. Un vieux monsieur chute, plus qu'il ne pénètre, dans le vaisseau. Et c'est fini. Quatre millions cent quatre-vingt-quatorze mille trois cent quatre personnes sont entrées, je suis à deux mètres de l'ouverture, et je vois le premier rang, être doucement repoussé. La porte se referme.
Nous regardons l'Objet, stupidement, nous nous regardons, et, au même instant, nous comprenons. Nous faisons volte-face et, aussi vite que possible, nous nous éloignons.
Cinq minutes plus tard, dans un vrombissement assourdissant, les trois réacteurs de la sphère l'élève lentement. Cette dernière exécutera pour le retour exactement les mêmes manœuvres que pour sa venue. Au bout de trois mois, il ne reste plus aucun signe visible de l'Objet, sur aucun télescope.
Les autorités n'ont pas tiré, cela aurait risqué de mettre la vie de ceux que l'on appelle maintenant les Voyageurs en danger (et la notre aussi).
Je ne suis pas monté à bord du vaisseau. Cette fois, c'est fini, rien de ce que je pourrais imaginer ne saurais surpasser ce que vivent ces hommes et ces femmes, là-bas, très loin.
Je n'écrirai plus de roman de science-fiction.

Graham NIVA
St Alexander, 02 septembre 2047

Par Nicolas DENIS
Paris, le 25 avril 1999

Nicolas DENIS © 2004

Retour