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-
Nom?
- Niva.
- Prénom?
- Graham.
- Profession?
- J'étais écrivain. Ecrivain de science-fiction.
Pour être exact, j'ai écrit des romans de
science-fiction pendant presque 25
ans. J'aurais dû célébrer ma
vingt-cinquième année d'édition le 27
juillet
2041. Mais, vous savez tous ce qu'il est advenu le 02 mars de cette
même année,
et les événements qui en ont
d'écoulés. Ou du moins ce que nous en avons tous
vu.
Car je ne prétends pas en savoir plus que vous. Le
récit que je vais vous faire
maintenant n'est rien d'autre que ma propre approche du
phénomène, et surtout,
des conséquences de celui-ci sur ma vie.
Cette histoire est la dernière que j'écrive. Ce
n'est plus de la
science-fiction.
Reprenons. Le 02 mars 2041 donc, les télescopes
interférométriques en orbite
autour de Mars perçoivent un faible scintillement en
provenance de la zone
extra-solaire. L'information n'est même pas transmise au
public. La première
réaction des astronomes est de chercher la cause de la
défaillance de leurs
instruments.
Le 28 avril, la lueur se fige. Pour les astronomes qui travaillent en
vain
depuis plus d'un mois, c'est la stupeur, l'émerveillement ou
l'horreur (selon
chacun) de la nouvelle qu'ils vont avoir à rapporter. Un
corps céleste se
dirige vers notre système. Cela ne serait pas en soi une
information
d'envergure. Mais à une telle distance, le vent solaire est
bien trop faible
pour être à l'origine du rayonnement
émis par l'objet. Ce ne peut être une
comète. "Il" possède sa propre source
d'émission.
Détail aggravant: "Il" se déplace à
une vitesse proche de celle de la
lumière. Ou, tout du moins, c'est ce que les scientifiques
d'anticipation
extrapolent aux vues des dernières mesures de la vitesse.
Celle-ci décroît au
fur et à mesure que l'objet se rapproche et que son
rayonnement s'intensifie.
Or, la première mesure donnait une valeur de 253.400 km/s!
Cette dernière est bien
sûr trop forte pour être précise. On
s'accorde néanmoins maintenant à lui
donner un rôle d'ordre de grandeur correct.
A l'époque, les scientifiques trépignent. Il leur
est interdit par le pouvoir
central de porter l'information à la connaissance du public.
Pas pour
longtemps. L'autorisation tombe six heures avant que le rayonnement ne
soit
perceptible par les meilleurs télescopes privés
lunaires.
La certitude est alors bâtie pour tous ceux au courant du
phénomène, et elle
sera répandue à l'ensemble de la
Fédération Terrestre: L'Objet va
pénétrer dans
notre système.
Cette fois, l'effet est énorme. Comme toujours, la nouvelle,
d'abord transmise,
est vite amplifiée. Tous les débordements ont
lieu, tous les scénarios les plus
improbables sont hâtivement rédigés:
Nouvelle fin du Monde depuis longtemps
prédite, retour sur scène de civilisations
disparues et bien sûr, invasion
extraterrestre.
Seul point commun: Nul ne peut imaginer d'autre destination pour
l'Objet, que
la Terre.
La suite ne leur donna raison que sur cette hypothèse.
L'Objet avait fortement
décéléré jusqu'à
son entrée dans le système solaire. Au
niveau de Jupiter, sa vitesse devient quasiment constante, à
un peu moins de 7
millions de km/h. Bien qu'il se serve avec une parfaite
maîtrise de l'effet de
fronde gravitationnelle des planètes, son éclat
diminue et change de nature.
Les spectromètres montrent qu'"Il" utilise en appoint des
réacteurs à
hydrogène.
Et l'Objet survole la Terre. Pendant deux jours, il tourne en orbite
géostationnaire. Et nous voilà, nous, les
conquérants, ceux qui ont investi
l'ensemble de leur planète, ceux qui ont maintenant leur
industrie lourde sur
la Lune, ceux qui multiplient les laboratoires sur Mars, nous
voilà
Précolombiens devant la grande pirogue Santa Maria. Nous
voilà pendant deux
jours sans savoir s'il faut se réjouir ou porter notre
propre deuil. Tous les
satellites militaires ont leurs ogives braquées sur l'Objet.
Personne ne tire.
La consigne est formelle: nous ignorons leurs connaissances en
matière
d'armement et leurs intentions, leur technologie est de toute
évidence bien
supérieure à la notre dans de nombreux domaines,
il ne faut surtout pas
compromettre les chances d'une paix en cas de venue pacifique. S'Ils se
posent,
nous aurons vraisemblablement encore l'avantage numérique
sur Eux, quel que
soit leur nombre.
Car l'Objet en impose. Il se présente sous la forme d'une
sphère noire de 700
mètres de diamètre, et, au bout de deux jours,
commence à descendre très
lentement vers le sol.
La sphère reste longuement en vol stationnaire au-dessus de
la forêt gabonaise,
non loin de l'océan Atlantique. Suffisamment longtemps pour
que le petit
village qui se trouve en dessous ait le temps d'être
évacué. Elle se pose alors
doucement, et commence à s'enfoncer, brisant les arbres et
pénétrant dans
l'humus jusqu'à ce que le quart de l'édifice ait
disparu.
Pour les autorités terriennes, pendant le temps de la
descente, du survol et de
l'atterrissage, tout va très vite. Des bombardiers suivent
l'Objet dès que
l'altitude le leur permet. Sitôt la zone
délimitée, les forces terrestres
viennent en appui. Un cordon de lance-missiles encercle le vaisseau,
dans
l'attente d'une invasion.
A la base de la sphère, un long rectangle horizontal, de 10
mètres sur deux
apparaît: Une porte s'ouvre.
Et rien. Rien ne se passe.
Pendant plus de six ans, il ne s'est rien passé.
L'Objet resta ainsi, porte ouverte sur l'inconnu.
L'humanité, comme toujours,
s'est organisée.
D'abord militairement. Quatre forteresses furent construites afin de
fixer un
armement et des hommes en nombre suffisant au cas où...
Lorsque le calme revint dans les esprits, on envisagea
l'étude scientifique de
la sphère. Mais les clauses étaient
sévères: aucune perturbation de
l'environnement de l'Objet ne devait être causée,
qui puisse être perçu comme
un acte hostile. Pas question de prélever le moindre
fragment du revêtement, ni
même de procéder à la moindre analyse
directe à l'aide de réactifs chimiques ou
de procédés physiques. Ne restait que la
description visuelle, qui nous appris
peu de chose. La surface du vaisseau était
composée de milliers de petits
panneaux, vraisemblablement des unités
électroniques de réception d'énergie.
Des sortes de panneaux solaires très performants, puisqu'ils
apparaissaient
noirs en lumière visible. Nous ignorons s'ils pouvaient de
plus capter d'autres
longueurs d'onde, et n'avons aucune idée de ce que
renfermait l'intérieur du
vaisseau.
De nombreuses approches furent pourtant organisées,
principalement sans
incursion. Des signaux de paix furent affichés, de plus en
plus près de
l'Objet, jusqu'à ce que l'on constate qu'on pouvait le
contourner, et même le
toucher sans danger.
Vingt et un mois après l'atterrissage, une
expédition fut montée afin de
pénétrer dans le vaisseau. Six hommes, quatre
militaires, un physicien et un
biologiste, rentrèrent dans la structure. Apparemment
désarmés, ils étaient en
fait pourvus de bombes miniatures et d'émetteurs radios. On
ne les revit
jamais. Les autorités n'osèrent pas
interpréter cela comme un acte de belligérance,
aucun appel de détresse n'ayant été
capté.
Dans le monde, la vie continuait. La fin du Monde semblait avoir une
fois de
plus retardée sa venue. L'économie reprit ses
droits. Après avoir vendu force
protections anti-extraterrestres qui allaient du stock de sucre au
bazooka pour
particulier, un investisseur eu l'idée de faire de la
sphère une attraction
touristique. A coté de chaque forteresse (pour rassurer le
chaland), fut
construit un complexe hôtelier. Un service de minibus
tournait inlassablement
autour de l'Objet, par ailleurs assez décevant d'un point de
vue photogénique.
Le circuit se fit de plus en plus serré, et finalement,
après accord avec les
militaires, les touristes gravitèrent à moins de
cinquante mètres de l'Objet,
sous haute protection.
Chose plus étrange encore, une ville s'était
créée. A dix kilomètres du lieu
d'atterrissage, des hommes, venus de tous les continents, avaient
bâti une
cité. Cela avait commencé, dès le
premier jour, avec des campements construits
à la va-vite pour suivre l'événement,
par des journalistes, des émissaires de
toutes nations et les simples et inévitables curieux. Quand
on s'aperçut que la
situation était faite pour durer, la population changea. De
partout, vinrent
des hommes fascinés par le vaisseau. Il y avait ceux pour
qui une vieille
croyance se réalisait, ceux qui étaient revenus
de tout, y compris de la Lune
ou de Mars, et qui cherchaient ailleurs, ceux qui venaient en
pèlerinage,
espérant un miracle, ceux qui voulaient
déjà imaginer une Fraternité
Interstellaire,
ceux (pour la plupart des scientifiques) qui rêvaient de
travailler la main
dans la main (ou ce qui en faisait office) avec les extraterrestres,
ceux qui
attendaient le départ de la sphère comme on
attend le bus, ceux qui venaient
pour profiter de la crédulité des
précédents, et ceux qui venaient aussi pour
travailler. Dont moi.
Je vous l'ai dit, j'étais jusqu'au 02 mars 2041
écrivain de science-fiction. Et
après? Oui, après, que voulez-vous que je fasse?
Elle était là, la
science-fiction, sur toutes les chaînes, dans tous les
journaux, sur toutes les
ondes, à la portée du moindre touriste venu, qui
n'avait qu'à s'adresser au
premier tour-opérateur pour voir, en couleur, en relief et
grandeur nature, non
plus à quoi ressemblait une "soucoupe volante", mais comment
était un
vaisseau extraterrestre opérationnel.
De part la profession que j'exerçais, de nombreux
rédacteurs en chef ont cru
que je comprenais quelque chose à ce qui était en
train de se passer. Leurs
reporters habituels étant un peu à court
d'imagination vis-à-vis du phénomène,
certaines rédactions n'hésitèrent pas
à me confier une rubrique. C'est ainsi
que j'entrais au World Times, avec pour mission de
suivre les
événements. Bien entendu, je ne leur ai jamais
avoué, qu'à l'instar du médecin
qui voit son patient guérir tout seul, je n'étais
pas plus renseigné qu'eux et
que je n'avais aucune connivence particulière avec les
extraterrestres.
Je sautais sur l'occasion et m'établissais dans la ville
nouvelle, entre-temps
baptisée New Flight City. J'y restais
six ans.
La plupart de mes confrères n'avaient pas eu cette
longévité. Les lecteurs
trouvaient certainement sous ma plume plus d'imagination et d'humour
que sous
celle d'un journaliste standard. Il faut dire que je me
débattais avec le peu
d'éléments en notre possession pour inventer
chaque semaine un dénouement
plausible à cette aventure. Je tenais à rester
jusqu'au bout pour connaître le
responsable de mon changement forcé d'activité.
Je n'étais pas le seul à faire montre
d'acharnement. Plusieurs groupuscules
cohabitaient à New Flight City. Les uns
prônaient la destruction de la
sphère, les autres divinisaient celle-ci. C'est l'un de ces
derniers qui est à
l'origine du "dénouement" de l'histoire.
Les Adorateurs de la Porte, qui se fondaient sur les Ecritures
apocalyptiques,
voyaient dans l'Objet une des portes de la cité
céleste, et ne s'étonnaient
donc pas que ceux qui y avaient
pénétré ne veuillent plus en sortir.
Il y avait
eu six disparus. Les textes religieux prévoient
l'entrée de 144000 heureux élus
dans la Cité Sainte. Il restait alors toute la place voulue
pour nos
Adorateurs, qui n'étaient qu'une quinzaine.
Le 13 juillet 2047, dix Adorateurs prennent place dans un des minibus
qui
tournent autour de la sphère, après
s'être fait passer pour de simples
touristes. Les cinq autres ont pris place depuis le matin autour de la
clôture
électrique qui empêchent les curieux (et ceux qui
n'ont pas acheté de ticket de
bus) de pénétrer dans la zone de l'Objet.
A 11h, nos faux touristes détournent le minibus. Mais pas en
direction du
vaisseau. Ils foncent droit sur la grille qu'ils éventrent,
coupant au passage
le courant. Si les autorités avaient prévu et
prévenu tout risque d'intrusion à
bord de la sphère, elles n'avaient rien organisé
contre les sorties en force
d'origine humaine.
A 11h, je suis devant mon écran à imaginer une
énième fin à l'aventure, alors
même que La Fin est en train de s'écrire sans mon
concours. Moins d'un quart
d'heure après le geste des Adorateurs, toute la ville est au
courant. Instantanément,
les bâtiments se vident, les habitants partent en direction
de l'Objet.
J'arrive moi-même dans les sous-sols de l'immeuble pour
prendre ma voiture.
Impossible de sortir de la rampe d'accès aux parkings, les
rues sont pleines.
Je me mets à courir sur le trottoir. Et je
réalise vite que c'est inutile, je
n'arriverai jamais à temps.
Je continue malgré tout jusqu'à la
périphérie. Là, à la vue de
l'U.F.O.
Square, une idée surgit. Je
pénètre dans le jardin, sachant le trouver
déserté. Au centre, j'avise la camionnette du
marchand de glaces. Celui-ci ne
voulant à aucun prix me louer son véhicule, les
enchères montent. Après avoir
ruiné mon journal, je file à travers champs
à bord du précieux engin.
Dix minutes plus tard, je suis devant un spectacle que je n'oublierai
jamais.
Toute la ville, soient plus de six millions de personnes, prenant
d'assaut
l'enceinte de la sphère. Les forces de l'ordre sont
dépassées, quand elles ne
courent pas elle-même en direction du vaisseau.
Et ils rentrent! Par vague de 30, ils passent cette porte tant
convoitée.
Personnellement, je m'installe bien en vue pour le spectacle. Enfin, il
se
passe quelque chose, enfin nous allons savoir ce qu'il y a
là-dedans. Car amis
ou ennemis, jamais les extraterrestres ne pourront gérer ce
flot.
Trente-quatre heures plus tard, ils entrent encore.
Les autorités ne font aucune tentative pour les dissuader,
le mal est fait, et
elles aussi sont fatiguées d'attendre.
Je dors peu. Je regarde continuellement cette bouche béante
avaler ces humains.
J'écris mon article. Et je me rends compte... Je me rends
compte que j'étais
écrivain de science-fiction, et que voilà
quelques millions de lecteurs
(potentiels) qui en sauront toujours plus que moi, sur la
réalité de la vie
extraterrestre.
Je dois y aller. Que pourrais-je écrire, ici, de
l'extérieur, qui puisse
paraître crédible? Eux savent, pas moi.
Je n'ai aucune velléité d'aventure dans l'espace
infini. J'ai déjà assez peur
en avion. Mais j'aime mon métier, et je dois y aller. Et
puis, tout de même...
Je saute sur le volant, décidé à me
frayer un chemin à travers la foule.
J'avance lentement, mais toujours plus vite qu'eux.
Et puis avec un peu de chance, j'en ressortirai et je pourrai
écrire La
Nouvelle de ma vie...
L'image bascule. La camionnette oscille sur deux roues, et tombe,
très vite.
C'est bien la première fois...
Enfin, bon, c'est normal, j'ai plus l'habitude d'écrire sous
ma véranda, avec
mon chat sur les pieds.
Mais combien de temps suis-je resté ici? Aucune importance,
la porte est
toujours ouverte.
Je m'extraie de la camionnette par la portière qui est
au-dessus de moi et
j'avance. Je ne suis pas tombé très loin de
l'entrée. Il n'y a qu'une centaine
de personnes devant moi. Et 4.194.303 à
l'intérieur! Cela, je l'ignore encore.
Un vieux monsieur chute, plus qu'il ne pénètre,
dans le vaisseau. Et c'est
fini. Quatre millions cent quatre-vingt-quatorze mille trois cent
quatre
personnes sont entrées, je suis à deux
mètres de l'ouverture, et je vois le
premier rang, être doucement repoussé. La porte se
referme.
Nous regardons l'Objet, stupidement, nous nous regardons, et, au
même instant,
nous comprenons. Nous faisons volte-face et, aussi vite que possible,
nous nous
éloignons.
Cinq minutes plus tard, dans un vrombissement assourdissant, les trois
réacteurs de la sphère
l'élève lentement. Cette dernière
exécutera pour le
retour exactement les mêmes manœuvres que pour sa
venue. Au bout de trois mois,
il ne reste plus aucun signe visible de l'Objet, sur aucun
télescope.
Les autorités n'ont pas tiré, cela aurait
risqué de mettre la vie de ceux que
l'on appelle maintenant les Voyageurs en danger (et la notre aussi).
Je ne suis pas monté à bord du vaisseau. Cette
fois, c'est fini, rien de ce que
je pourrais imaginer ne saurais surpasser ce que vivent ces hommes et
ces
femmes, là-bas, très loin.
Je n'écrirai plus de roman de science-fiction.
Graham
NIVA
St Alexander, 02 septembre 2047
Par
Nicolas DENIS
Paris, le 25 avril 1999
Nicolas
DENIS © 2004
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